Cette bafouille a été écrite en l’an de grâce 2020,
au jour des 165 842 contaminé·es et 23 660 décédé·es 1
Macron, Philippe leurs sbires et leur système sont toujours là



Cette bafouille est une continuation de ce qui me préoccupe depuis « Après… oui, certes, mais ne se passerait-il pas comme des choses là ? »
Ce malaise que je ressens devant ce que je trouve être des projections hasardeuses qui sont bien sympa à élaborer pour se faire plaisir peut-être, mais qui n’apportent pas grand chose à la situation actuelle, aux gens qui se la prennent dans la tronche, qui auraient bien besoin de pistes, d’idées, de pistes d’idées. En plus de celles qu’illes ont.

C’est ainsi que l’édito de Ugo Palheta « On ne peut régner innocemment » dont le titre, les mots, expriment mon sentiment sur la forme d’exercice du pouvoir today autant que son effet, rien d’innocent à régner, a attiré mon attention. Oui. Quel verbe ! Quelle sentence (pun here). (Certes c’est une citation de Saint Just prononcée au procès de Louis XIV rappelle-t-il.)

Le règne. Voilà un mot qui en envoie. Qui dit une essence, l’autorité monarchique, donc non démocratique (pour ne pas dire anti). Connoté par l’oppressant, l’autoritarisme. Oui en ce moment je crois que l’on peut au moins avoir la sensation qu’il y a de ça dans la pratique d’Emmanuel 1st.
Continuation/traduction politique de la pensée du sociologue qui en 2018 et 2019 présentait ces travaux sur le fascisme de notre temps – non, pardon, le possible fascisme dans notre temps – où il analysait les signes éventuels de fascisation du pouvoir, et donc de la société. Qu’il exprime dans un entretien donné à Contretemps : « Notre temps n’est nullement immunisé contre le cancer fasciste » au sujet de son livre « La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre », que je n’ai pas lu. (Il est dans ma liste 😉 )

En préalable je ne peux épargner le lectorat de mes questionnements sur la démarche que j’entreprends ici. Comme avec le texte de Ludivine Bantigny, j’ai quelque crainte de m’aventurer en terrain délicat. Ugo Palheta est un scientifique qui est à ce titre une « autorité ». Mot terrible, mot horrible. Pour moi mais aussi certainement pour lui. Car disant cela je lui mets sur les épaules des choses qu’ils n’a pas demandé (relativement) et surtout qui peuvent ne pas être justes, proportionnées, justifiées. Et justifiables ? Des justifications j’essaie (au moins) d’en donner et de les argumenter avec mes moyens, cela ne me semble pas discutable.

Ma propre expérience de la situation me permet aussi d’avancer sur ce problème. Ainsi, si je crois encore et toujours, avec la plus grande force, qu’il ne faut surtout pas, en tant que profane, que j’aille foutre mes gros sabots crotteux dans la réflexion scientifique sans quelque précaution, je crois que l’on peut dire que la démarche d’Ugo Palheta dans ce papier n’est pas scientifique (comme c’était le cas pour Ludivine Bantigny). Sa réflexion n’en reste pas moins équipée de sa connaissance scientifique, évidemment, mais elle s’exprime ici dans le registre du politique. C’est le programme même de la revue : « Contretemps. Revue de critique communiste. »

A cette condition, dans ces conditions, « l’autorité » scientifique, aussi légitime et indiscutable (autrement que scientifiquement) soit-elle, n’est que seconde. S’ajoutant que si l’on croit en la démocratie (au sens littéral) poser que tout un chacun·e, avec ce qu’ille a, a voix au chapitre est le corolaire aussi indispensable que nécessaire. Voix également légitime ajouterais-je. Je rentre donc pour la deuxième fois dans une discussion sur un papier de Contretemps (revue dont j’ai déjà dit ici, tout le bien que j’en pense). De la manière la plus respectueuse possible.

Autre problème, conséquence, qui me tracasse de manière aiguë en ces temps troublés – pour les corps, les affects, la vie quoi – l’égalité… gros morceau que celui-là. Si important et dont j’ai le sentiment (appuyé) que nous avons perdu toute trace ; au profit (c’est le mot) de concurrence, ou d’un truc plus jovial pervers, saine émulation, ou encore une déjection consécutive, le débat. Et « produit » final, l’individu, abstraction complètement folle et fausse portant un pathogène redoutable : l’indifférenciation. Qui est inégalitaire, injuste et extrêmement violent.
Tous ces trucs – nous sommes effectivement dans le magique ici, qui fait apparaître ou disparaître à sa guise des signes – signifient combat. Dressé de nos jours comme étant le mode de vie dans notre société. On se bat contre le temps, la maladie, la concurrence, contre la violence… on n’arrête pas. C’est à se demander s’il nous reste des articulations indemnes aux mains en fin de journée ?

Égalité a donc été effacée au profit de la liberté devenue un notion désormais aussi fourre-tout que vide de sens. Oups, mon poisson se noie. Non. Du tout.
L’égalité, pratiquement utilisée, selon moi, voudrait que lorsqu’un policier tabasse un·e civil·e citoyen·ne qui ne lui a rien fait (qui est désarmé·e de surcroit), cela ne soit pas nommé une « violence » policière. Terme qui égalise, met sur un même plan des gestes entre personnes de même nature/statut, alors qu’elles n’ont rien à voir, ni dans leur essence ni dans leur pratique.

Dans leur essence. La police n’agit que dans et pour le cadre de la mission de service public qui est la sienne déterminée textuellement (c’est-à-dire par du politique cristallisé en droit) qui pose qu’elle ne doit pas user de moyens violents. Sauf à y être impérativement contrainte et cela de manière proportionnée. Cadre qui prévoit l’exceptionnel et le conditionne, qui est encore aujourd’hui d’actualité. (Textuellement.)
Si un policier frappe quelqu’un·e, il ne s’agit plus d’une violence entre deux personnes – sachant que la personne ainsi molestée n’a pas, de surcroît, la liberté de se défendre – donc, mais celle produite dans le cadre de l’exercice d’une autorité publique par son dépositaire sur un·e citoyen·ne, qui par la loi est présumé·e innocent·e.
Situation on ne peut plus inégalitaire sachant que ledit dépositaire est de surcroit armé. Qu’ille a en plus la prépondérance du narratif comme on dit maintenant. Dit plus clairement, sa parole prévaut, par la loi et lourdement, sur celle du CITOYEN à la gueule cassée. Si cela n’est pas clair comme mécanisme inégalitaire entre les deux personnes, j’avoue ne pas trop savoir quoi faire.

S’ajoute que s’il y avait conflit, l’institution judiciaire, qui est elle-même mandatée par le citoyen pour exercer en son nom et dans son intérêt (collectivement déterminé) tend de plus 1/ à disculper la brute et 2/ à condamner la victime.
Cet aspect (police, justice, et plus généralement l’absence totale d’égalité) de la pratique du « règne » me semble particulièrement significatif de la nature profonde de l’exercice du pouvoir que l’on habille du terme magique démocratie pour masquer ce qu’il est qui ne sont que des concessions relatives et limitées de « participation » politique.

Ainsi m’en revoilà à mon problème initial qui est de pouvoir nommer les choses précédemment décrites pour ce qu’elles sont. Le droit offre des pistes dans le cas des « violences ». Mais ici je suis dans le politique. Or je n’ai pas de mots pour qualifier ce mal-là, ces violences-là, dont les agressions policières ne sont qu’une (petite) déclinaison. Je trouve par contre que le terme « règne » suggère très bien cette idée de sujétion. Sujétion qui est en tout opposée à égalité, à citoyenneté comme participation RÉELLE au collectif citoyen (qui n’est qu’un collectif participatif possible parmi d’autres).
Sujétion qui effectivement, n’est pas innocente. Jamais.

Me voilà donc, j’espère avec vous encore, au terme de ce passage liminaire que je me dois de terminer sur un dernier problème (et un avertissement en quelque sorte). Il ne sera pas ici question de l’édito d’Ugo Palheta dans son entier, à l’inverse de ce que j’ai fait avec le travail de Ludivine Bantigny.
D’abord parce que les deux se recoupent dans le sujet traité, même si la manière est très différente par l’angle d’approche et le traitement. Mais surtout ce qui m’intéresse ici est ce qui me semble un point aveugle de l’édito.
Un manque qui de surcroît masque un autre manque que je crois encore plus important. Que ma démarche soit claire : ce n’est pas une volonté de chercher la petite bête, ou une entreprise de remise en cause des réflexions d’Ugo Palheta 2, mais la tentative de poursuivre la discussion sur un sujet qui me tient à cœur et avec le travail d’un intellectuel dont j’estime fortement les positions.

Les mots sur le mal

Ludivine Bantigny dans « Entre les deux il n’y a rien ? Jeter les ponts concrets entre aujourd’hui et demain » essaie de poser les bases de ce qu’il y aurait entre notre système actuel, qu’il faut dépasser, et un après qui serait un nouveau système. Sujet aussi difficile que peut traité et pour lequel j’ai un attrait particulier.
La partie la plus directement politique de son texte concerne l’idée d’une constituante et de nouveaux états généraux est celle qui m’a le plus intéressé par son titre comme par le contenu. En résumant très rapidement, Ludivine Bantigny propose un moyen de prendre dans le cadre institutionnel actuel la présidence et, dès la nomination obtenue, lancer une procédure constituante.
Hypothèse qui a son attrait. Avec cependant un problème. La résistance à ce mouvement. Pas seulement de la partie de la population qui a choisi une autre option politique mais de la part de la « vieille classe dominante » comme la nomme Ugo Palheta. Une telle situation peut aussi être insurrectionnelle. Mais par le « haut » ; et là, la question des moyens pour lutter contre cela se posera avec une acuité tout autre.
Je pose le problème ainsi et ne le développe pas plus pour le moment. Si ce n’est pour signaler que plus généralement, j’ai l’impression que cette question de la résistance au changement politique profond ainsi proposé, n’est pas posée réellement. Le problème de l’opposition, de la réaction (en mouvement) est évitée. Avec son « bébé », la violence. Tabou ? Crainte d’ouvrir des plaies historiques douloureuses ? Non considération du problème ? Je n’en sais rien ; ce que je sais par contre c’est que de mon côté cette question me semble plus qu’importante. Elle reviendra plus bas.

Comme pour le texte de Ludivine Bantigny, Ugo Palheta pose explicitement son intention dès l’introduction. « Ces mots [ceux du texte d’Ugo Palheta (ndlr)] voudraient trouver comme destinataires celles et ceux dont le sort – la vie aussi bien que la survie, comme suffit à l’illustrer l’actuelle pandémie – dépendent de cette classe, exploiteuse et criminelle. Et ces mots, dans leur radicalité, disent en somme une chose très simple : pour affronter la crise actuelle il faudra rompre complètement avec l’ancien régime capitaliste, et pour ce faire on ne pourra se passer de briser politiquement la vieille classe dominante. Non point lui imposer un partage des richesses moins défavorable, mais démolir son pouvoir et bâtir une tout autre société. »

Le projet est annoncé, qui s’adresse aux exploité·es. Celleux qui subissent une exploitation « criminelle ».
Il poursuit en annonçant l’ambition de « démolir son pouvoir [de la classe exploiteuse (ndlr)] et bâtir une tout autre société. ». Yep! I’m in.
Mais, les mots qui précèdent ce projet sont qu’il faille «  briser politiquement la vieille classe dominante » afin donc de bâtir une autre société. Hum… je ne crois pas que la fin de ce paragraphe introductif ne corresponde et ne puisse être considéré comme correspondant à minima dans sa finalité comme dans sa réalisation à ce qui la précède.

Il y a, pour reprendre une métaphore de Frédéric Lordon, un problème, plus exactement une inadéquation, dans les forces mises ainsi en présence.
Il pose, utilisant une métaphore physique, qu’il faut pour combattre une force donnée, produire une force contraire au moins égale. Je suis assez d’accord. Donc, si l’on pense que la « vieille classe dominante » s’accrochera, ce que je crois évident, et qu’elle le fera par la violence la plus déterminée, ce que je crois tout aussi évident, alors la proposition d’Ugo Palheta nécessite qu’il faille en sens inverse une réponse violente et aussi déterminée (ce que je crois nettement moins évident).
Ce qui dans le cadre institutionnel/politique s’appelle une insurrection. (Du peuple dans ce cas, alors que précédemment décrite elle était originaire des dominants.)

J’insiste, je ne crois pas un instant que dans le cadre actuel des institutions politiques « la vieille classe dominante » ne laisse même simplement altérer son pouvoir (son règne).
Il serait donc, je crois, au moins nécessaire de poser son renversement en des termes adéquats, et nommer les choses par leur nom. Donc pour « briser politiquement la vieille classe dominante » il faudra très certainement en passer par un moment insurrectionnel (redondance « douteuse » de ma part, à priori une insurrection est un moment dans un processus révolutionnaire).

Certes il y a des exemples d’insurrections/révolutions pacifiques. La Révolution des œillets, c’est vrai ; cela reste par son isolement un cas que l’on peut pour le moment considérer comme trop exceptionnel pour être envisageable.
Surtout si l’on prend en compte les comportements de la police qui sont actuellement d’une brutalité aussi bestiale que multiforme.
Gandhi et ses marches pacifiques (révolution de libération coloniale)… là ma réponse sera simple : ok tu vas en première ligne et tu m’envoies un texto pour me dire la tendance au front. Parce que vu ce qui est arrivé au GJ 3 et vu l’enjeu posé, je crains que cela ne se résume pour la première ligne susnommée (et les autres) à servir de cible à des tirs mortels. Je n’emploierai pas l’expression à « balles réelles » que je trouve linguistiquement 4 aussi scabreuse que « non létal » et surtout fausse.
Si l’on continue sur la voie que je trace, ma deuxième question est comment faire commun pour que communément on y aille et que l’on garde le cap le temps nécessaire ? Surtout si le « on » n’a pas été clairement/honnêtement prévenu dès le début, au moins du risque de confrontation non symbolique ?

Donc je maintiens que si l’on pense sérieusement remettre en cause le libéralisme, plus exactement « briser politiquement » ses élites cela ne peut signifier autre chose que de les briser tout court. Car j’insiste, elleux ne se laisseront pas faire.

Des éléments récents montrent à mes yeux combien la solution politique, c’est-à-dire la solution « douce » n’est pas acceptable le moins du monde par la classe dominante. Ce sont les défaites de Corbyn et Sanders, deux leaders politiques dont les programmes n’étaient que du réformisme (un peu étayé) s’appuyant sur des « actualisations » plus ou moins édulcorées du keynésianisme 5.
Dit autrement, une réintroduction un petit plus prégnante de l’État dans la régulation économique. Rien, absolument rien de révolutionnaire la dedans, ni même de neuf. Une timide reprise en main par l’État de certains aspects de politiques économiques et sociales.
Et bien même de cela, les classes dominantes britanniques et américaines n’en ont pas voulu du tout.

Défaites montrant je crois, qu’une organisation politique qui prônerait un programme « soc dem » avec de vraies chances d’accéder au pouvoir se heurterait une fois installée à la résistance impitoyable de ces classes dominantes. Avec pour résultat, l’un des deux adversaires mis à terre. On devine lequel dans le cadre institutionnel et économique dominant des pays dits développés et dits démocratiques. (Encore une fois je suis les pas de Frédéric Lordon en avançant cela.)
Plus consternant est, dans les programmes de Sanders et de Corbyn, l’absence de toutes mesures de concrétisation d’une ouverture démocratique réelle des institutions politiques de ces pays dont on peut raisonnablement dire que de démocratiques elles n’ont qu’un minimum 6.
Car étonnamment, là-bas comme ici, de la politique qui traite de l’exercice politique et de sa pratique quotidienne , il y en a plus ou presque (dans les partis qui peuvent accéder au pouvoir).
La dernière fois que j’ai vu passer ici une proposition un peu pêchue, c’était Mélanchon et sa VIème Rep dont autant que je me souvienne le contenu restait… open… Un peu comme les moyens de réalisations des propositions de LFI issues de la pandémie. Les orientations sont posées certes, mais rien sur les moyens institutionnels mobilisés et surtout sur les forces sociales sollicitées,… les détails quoi. De là à penser que ces oublis ne soient pas qu’une invitation à « débat »…

Voilà pour mon premier problème, qu’est l’absence du terme que je crois adéquat pour « démolir [le pouvoir de la classe dominante] et bâtir une tout autre société. »
Au-delà de l’absence d’un mot qui serait un entre avant et après (une des formes qui risquent de se poser (pour ne pas dire s’imposer) sur le pont des possibles) je crois que se profile un enjeu encore plus profond et douloureux. Car ne pas utiliser ou ne pas avoir de mots pour arriver à l’après n’est pas la plus problématique des situations.

Les mots pour le nommer et le vaincre

Construire une société tout autre que celle que nous vivons passe donc par autre chose qu’une « simple » démolition politique de la classe dominante et de ses sbires au pouvoir. Elle passera par une confrontation, très certainement violente.
Car penser un instant que cette classe dominante et « criminelle » pour reprendre la terminologie d’Ugo Palheta, se laissera politiquement débarquée et acceptera de discuter calmement autour d’une table des conditions de sa reddition me semble relever de l’utopie ou de la blague.
Quant à combattre un mal, il serait peut-être nécessaire de le nommer. Sa politique, ses pratiques, ses acteurs.

« Classe exploiteuse et criminelle« , ce sont les termes d’Ugo Palheta. Qui sont pour le moins appropriés. Dans l’idée de ce qu’est son organisation méthodique des rapports sociaux, bousillant le nécessaire pour le plus grand nombre et le réduisant toujours plus à la portion congrue. S’arrogeant le fruit du travail (il semblerait que le terme exploitation revienne au devant de la scène et c’est une bonne chose) du plus grand nombre dans des proportions aussi scandaleuses que grotesques auquel s’ajoute un niveau de cupidité tel que même la participation au collectif par l’impôt est refusé. Alors que les moyens de la classe dominante supporteraient très largement cette participation 7 au collectif.
Dont nous voyons aujourd’hui (encore que) à quel point cette classe et ses pantins sont allés loin dans la destruction (en profondeur) comme dans son organisation de mise aux pas des dominé·es/exploité·es : les moyens de surveillances de plus en plus délirants (que j’appelle panoptiques), la militarisation de sa police, son suréquipement et la fureur déchaînée et de plus en plus systématique qu’elle déverse sur la population 8

Police qui agresse (il n’y a pas d’autres mots) tout ce qui lui déplait (et au passage déplait au pouvoir), les personnes racisées comme ce qu’elle considère comme les opposants 9.
Je crois d’ailleurs aujourd’hui qu’il faut changer de terminologie et ne plus appeler cela des « violences » policières mais des agressions (ou des brutalités) policières. Car ce sont des actes déterminés et organisés. Que le pouvoir couvre au moins quand il ne les commande pas. A son bénéfice. Car comment expliquer alors l’extrême souplesse judiciaire à ce sujet. Que cela concerne les quartiers populaires (depuis des dizaines d’années) ou plus récemment les GJ 10.
Sans parler du harcèlement dont sont l’objet des familles de victimes (décédées dans certains cas) qui sont le produit délibéré d’une volonté (politique) avérée de réduire les vraies victimes. Comment appeler cela ? Harcèlement qui accompagne la volonté de couvrir ce qui a une qualification juridique claire. Perpétré par les « forces de l’ordre ».
C’est cela que fait une classe « exploiteuse et criminelle ». Aussi.
Sans parler de l’état des prisons. Combien savent que la France est le troisième pays ayant la plus forte surpopulation carcérale d’Europe ?

Dans le registre sanitaire qui nous préoccupe tant aujourd’hui, les canicules de ce siècle emporteront, entre 2003 et 2018, dans les 22 000 vies (fourchette basse). Et combien d’autres en ont-elles bousillées 11?

Que penser de la participation directe et/ou indirecte de la France aux opérations extérieures (c’est comme cela que l’on ne nomme pas la guerre) ? Juste une : le Yémen 12… bombes, famine, choléra (et maintenant Coronavirus). Des convois humanitaires sont retenus aux frontières de cet État, dont la « Communauté » internationale considère qu’il est la première priorité humanitaire mondiale (la Palestine est la seconde) !
La France est partie prenante dans ce conflit. Comment appeler l’État qui participe à cela ? En passant allègrement au-dessus d’une « représentation » nationale qui lui est acquise (du fait d’une majorité totalement aux ordres à quelques défections près).

Une autre situation de survie, et de « sur-mort » (aussi). Les acteurs : la France, ses potes européens (l’ordre inverse reste applicable, point de préséance ici) et des réfugiés… ceux que nous appelons les candidats à l’asile… que j’appellerai moi les candidats à la noyade. Conséquences de « nos » ordres et de « l’aide » des bras de garde-côtes grecs et turques pour exécuter les basses œuvres.

Sachant que nous ne nous arrêtons pas là. Quand des bâtiments civils, le Sea Watch 3 et le Iuventa 13 respectant les usages de la mer vont les repêcher, que fait-on ? Nous entaulons leurs capitaines ! Puis nous les trainons en justice ! Cela finira en quenouille mais quand même, Carola Rackete et Pia Klempt dont la droiture des convictions la dispute à leur humanité ont dû avoir des sueurs froides à l’idée de risquer de passer 10 ans au trou au motif qu’elles ont… sauvé des vies de réfugiés dans un geste des plus basiques au regard de la dignité humaine et des plus banals au regard de celui du droit de la mer. (Réfugiés qui fuient une situation dans leur pays dont nous avons la responsabilité de surcroît !)
Au total les membres des équipages de ces bâtiments (Sea Watch 3, Iuventa) auraient repêché 14 000 réfugié·es !
Sous le regard de navires de guerre européens qui ne font rien dans ces cas-là sauf à essayer quelque fois d’empêcher le sauvetage !
Comme si cela ne suffisait pas, « nos » gouvernants ont eu le culot monstrueux d’essayer de torcher à l’arrache des arguties aussi foireuses qu’ignominieuses sur les pratiques maritimes du style, oui certes il ne faut pas laisser les gens crever mais il ne faut pas être complice de l’immigration illégale !

Et aujourd’hui. Ce que l’État fait subir sous couvert d’urgence sanitaire à sa population dans son entier, comment qualifier cela ? Au-delà du délire ultra obsessionnel de surveillance 14, les mensonges les plus éhontés, l’absence totale d’organisation des missions de service public et des personnels concernés en conséquence, les déchaînements de la rage policière sur tout ce qu’elle considère comme une contrariété, comment cela s’appelle ? Pourrait, devrait s’appeler ?

Comment nommer cela ? Cet État, ce système. Pour le second reviennent le plus souvent du côté des « concientisé·es » les termes de libéralisme, néolibéralisme 15 et capitalisme.
Oui c’est ça j’en suis convaincu. Comme je suis convaincu que ce n’est pas la lecture de la majorité. Et c’est son droit. Cela me contrarie plus que fortement, surtout que je pense aux conséquences humaines désastreuses produites par ce système, mais clairement ce ne sont pas les termes mobilisateurs. Pour le moment peut-être.

Personnellement ce système politique je le qualifierais de fasciste, ou plus « exactement » de fascisant. Certes ce n’est pas l’Italie de Mussolini. Et ? Attendre (car on en prend le chemin !) qu’effectivement des milices ou des rafles (et/ou pire encore) apparaissent ne me semble pas la voie à suivre. Du tout !

Régime autoritaire ? Cela pourrait convenir si l’on reprend la propre définition des théoriciens néolib ce qui me pose de gros problèmes, car utiliser le vocabulaire (concept même) de l’adversaire politique est un terrain symbolique extrêmement risqué politiquement.
Jessica Whyte 16 donne la genèse de ce terme défini par les néolib. Comment, redéfinissant le terme « économie » dont l’origine grecque porte le sens de la « gestion domestique par la maisonnée » leur semblant trop proche des thèses de Keynes et surtout de l’idée d’une gestion collective de cette activité particulière qu’est l’économie, ils créèrent une définition individualiste rejetant le welfare state comme relevant du communisme, paradigme (à leurs yeux) du totalitarisme. Qu’ils opposent à l’autoritarisme qui est une forme de pouvoir certes restreignant la démocratie (considérée comme secondaire) mais qui est une solution libérale pour imposer au peuple éventuellement réticent les bienfaits des vertus d’un marché concurrentiel. Marché concurrentiel qui ne doit être à aucun prix entravé car ce n’est que libre qu’il apportera la prospérité aux nations.
Dans leur délire, le welfare state est donc un totalitarisme comme le sont les sociales démocraties. Le travail de Whyte est impressionnant par la démonstration qu’elle fait de la haine du communisme que ces gens-là ont, ainsi que de l’effort de théorisation qu’ils produiront pour la « rationaliser » et l’instrumentaliser (l’idéologie « humanitaire »). Au-delà et par extension ils s’en prendront à toutes formes d’interventions étatiques autres qu’au service du marché concurrentiel. Ils « théoriseront » même le colonialisme le plus brutal au nom de la nécessité d’accéder aux matières premières nécessaires au développement du marché concurrentiel.

Ce pourrait être une piste que les opposant.es à la théorie néolib pourraient exploiter contre les fondements de cette doctrine. Dire que Thatcher est pote avec Pinochet est vrai. Mais cela n’explique rien et surtout au final passe à côté de l’essentiel : pourquoi en est-il ainsi ? Thatcher comme ses « maîtres » à penser considèrent que le marché concurrentiel est supérieur à la démocratie et qu’il peut si besoin était la mettre entre « parenthèses ». C’est ainsi que ces « savants » vont être à l’origine de son accession au pouvoir. Et qu’ils le soutiendront et le conseilleront pendant qu’il massacrait sa population. Des relents fascistes bien présents pour le coup.
Une fois cela expliqué, les choses s’éclaircissent sur ce que nos « criminels » ont dans le ventre et dans la tête. Et devrait suffire à donner une idée claire de l’énergie (force) qu’il va falloir pour les déloger politiquement. Qui est/sera autre chose qu’un processus électoral, qu’au passage la classe dominante verrouille complètement. Et rejettera s’il ne lui convenait pas.

Je crois qu’une étape fortement utile pour arriver à combattre le mal est de le nommer. S’il n’est pas souhaitable d’utiliser des « matériaux » historiques sensibles pour jeter un discrédit (plus que justifié) sur le pouvoir en place, la question reste : comment nommer ce qu’il est, ce qu’il fait et ce qu’il porte en lui qui devrait tous et toutes nous faire réagir et vite.
Si je suis entièrement d’accord quand Lordon dit qu’il ne faut pas demander aux intellectuel·les les idées pour planifier le terrain politique d’un changement en profondeur et qu’il vaut mieux fuir celleux qui prétendraient en avoir, je crois cependant qu’il y a une chose qui peut être demandée.
Cette bafouille est ainsi, aussi, une demande aux intellectuel·les depuis ma petite position : un/des mots pour aider à passer nos maux. Nommer ce pouvoir. Ces acteur·es et leur dessein. Pour ce qu’ils sont, ont fait. Et pour que cela contribue à le faire cesser.

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  1. Je me réfère à ces données : https://ncov2019.live/data
    L’Etat lui, donne cela : https://dashboard.covid19.data.gouv.fr/[]
  2. A une exception près. Je ne peux m’empêcher de ne pas complètement comprendre pourquoi Ugo Palheta voudrait perdre de son temps à essayer de montrer les problèmes fadaises contenues dans le bouquin de E. T. I mean no offense here 😉 []
  3. Un récap par un canard de 2nd ordre de ce qui est arrivé aux GJ côté justice : https://fr.sputniknews.com/france/201911081042394370-gilets-jaunes-une-reponse-penale-sans-precedent-avec-plus-de-3000-condamnations/[]
  4. Si un.e linguiste me montre une erreur ici, la bafouille sera actualisée (et identifiée comme telle) en conséquence. No offense taken[]
  5. Ce qui signifie en conséquence que le keynésianisme serait toujours perçu comme « social ». Or nous savons aujourd’hui avec le recul historique un petit peu plus ce qu’il faut penser des « Trente glorieuses » qui ne l’ont été que très relativement socialement parlant et assez ambiguës au final économiquement. Il serait d’ailleurs temps au passage d’arrêter de nous rebattre les oreilles avec le sacrosaint PIB (dont je pense qu’il faudrait aussi dézinguer la puissance symbolique qui en fait l’indicateur de la « croissance » qu’il serait bon de définir rigoureusement par ailleurs ) comme alpha et oméga du bien être d’un pays.[]
  6. La seule sympathie que j’ai eu pour la campagne de Sanders, c’était la stratégie qu’il posa que pour conquérir ET pour exercer le pouvoir il devait s’appuyer sur un mouvement politique le soutenant activement.
    Si je mets de côté l’aspect (tout à fait possible) d’un électoralisme cynique derrière cette méthode, ainsi que l’aspect purement stratégique de contournement du DNC qu’un tel levier permettrait (tout à fait possible aussi), bref qu’il soit sincère (ce qui est beaucoup moins évident que l’image « officielle » ne le montre) dans sa volonté de pratiquer cette forme de gouvernement, je trouvais qu’il y avait là comme un début de quelque chose qui permettrait d’avancer vers un niveau de participation politique « significativement » moins catastrophique (institutionnellement parlant) que ce qu’il en est actuellement là-bas.
    Or je pense que cette stratégie de Sanders a aussi pesé dans l’opposition qu’il a connu dans cette campagne. Simple hypothèse mais je crois recevable de penser que les classes dominantes n’aiment pas trop que la « populace » puisse s’exprimer, même de manière minime, dans les leurs affaires politiques.[]
  7. Article résumant la situation depuis 1970 (incluant donc la dernière décennie des « 30 glorieuses » https://www.commondreams.org/news/2019/12/09/staggering-new-data-shows-income-top-1-has-grown-100-times-faster-bottom-50-1970[]
  8. La surveillance se décline dans tous les endroits possibles et imaginables de notre vie courante : lieu public, transport en commun, mais aussi lieux privés (les magasins) et maintenant la surveillance chez soi pour les étudiants. Aux US il existe des offres de service aux employeurs où des sociétés proposent un logiciel qui photographie les employé·es de leurs clients toutes les X minutes prouvant ainsi qu’illes sont bien en train de bosser devant leur ordi…[]
  9. Excellent reportage en 4 parties de « La série documentaire » intitulé « Force de l’ordre« .
    Un salon de « l’excellence » policière Milipol, dont le nom annonce le programme !
    Un sujet qui devrait nous faire trembler (tant il est affreux par son intensité aux US) https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/06/27/le-recours-aux-armes-a-feu-par-les-policiers-a-fortement-augmente-en-2017_5321753_1653578.html[]
  10. Un récapitulatif du travail de la « Justice » sur les GJ par Basta[]
  11. INSEE, INED, INSERM : https://fr.wikipedia.org/wiki/Canicule_europ%C3%A9enne_d%27ao%C3%BBt_2003#En_France. Rubrique Conséquence de la canicule/Population/France. Pour d’autres indications chiffrées sur d’autres canicules : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/meteo/avant-2019-les-grands-episodes-de-canicule-en-france_134791[]
  12. Un article du journal Middle East Eyes résumant très rapidement qui fait quoi là-bas[]
  13. Pia Klemp https://theintercept.com/2019/07/10/mediterranean-migrant-rescue-pia-klemp/ et Carola Rackete https://www.commondreams.org/news/2019/06/30/saving-lives-not-crime-captain-refugee-rescue-ship-arrested-italy-faces-10-years
    https://www.commondreams.org/news/2019/07/03/judge-releases-german-rescue-ship-captain-saying-carola-rackete-was-fulfilling-her sont les capitaines qui ont été inquiétées par la justice d’un Etat européen pour ce qu’elles avaient fait : sauver des vies humaines !
    Très intéressant papier avec en plus des rapports téléchargeables sur ce qu’est une frontière aujourd’hui (un mur sans brique mais bien là) https://www.tni.org/en/businessbuildingwalls
    Sur le même sujet côté frontière terrestre franco-italienne https://lemediapresse.fr/societe/route-de-lexil-face-a-letat-barbare-la-colere-monte-dans-les-alpes/
    Un papier de Basta de 2016 https://www.bastamag.net/Comment-l-Europe-autorise-ses-garde-cotes-a-ouvrir-le-feu-sur-des-bateaux-de[]
  14. Exemple américain que nous suivons https://theintercept.com/2020/01/27/surveillance-cctv-smart-camera-networks/[]
  15. Je recommande pour les anglophones (je ne crois pas qu’il ait été traduit) le remarquable travail de Jessica Whyte « The Morals of the Market: Human Rights and the Rise of Neoliberalism » qui permet de comprendre et de reconsidérer la lecture de beaucoup de choses qui se sont créées entre les années 70 et 90 ici.
    Une très bonne présentation de Jacobin mag ici, bien qu’axée sur le thème principal du livre, les rapports entre néolibéralisme et la construction de l’idéologie humanitaire.
    Au-delà le livre montre combien les fondateurs de la Mont Pèlerin Society ont construit une théorie globale de la société. Théorie violemment anti-interventionnisme d’État, au soubassement à peine voilée de racisme, de colonialisme et d’élitisme mortifère.[]
  16. Op. cit. note de bas de page 15[]
Catégories : Réflexion(s)

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Le Taulier

N'en revient pas et trouve que le monde ne l'aide pas beaucoup à ce que ça change. Râleur. Liseur boulimique, en français et en anglais ; sur papier comme sur écran. Fervent défenseur de la sieste et profondément opposé à la téloche. Viscéralement anti-libéralisme. Totalement anti-capitalisme. Pour la res communa et l'auto-organisation.